Marchés·April 24, 2026·8 min

Marchés européens : Le pari contrarian sur les actions UE

Vingt-cinq pour cent de l'allocation actions d'un portefeuille type est en actions européennes. Quand on en parle à des investisseurs américains, ils vous regardent comme si vous disiez investir dans des pigeons voyageurs. « L'Europe ? Ce continent à croissance lente, surréglementé et démographiquement défavorable ? Pourquoi ? »

Parce que c'est bon marché. Et d'après l'expérience accumulée, le bas prix est le prédicteur le plus fiable des rendements futurs.

L'écart de valorisation est absurde

Le DAX se négocie à environ 17x les bénéfices. Le S&P 500 se négocie à 21,4x. C'est une décote de 32 % pour l'indice allemand — et l'écart est encore plus large pour certains secteurs spécifiques.

L'Euro Stoxx 50 est tombé à 5 882 points cette semaine, mais reste en hausse de près de 15 % en glissement annuel. Le Stoxx 600 paneuropéen a été volatil — en baisse de 0,9 % lundi — mais la tendance est indéniablement haussière. Sur le seul mois dernier, les actions européennes ont progressé de 5,38 %.

Pourquoi cette décote ? Le marché avance trois raisons : une croissance du PIB plus lente, le risque géopolitique (détroit d'Ormuz, Moyen-Orient) et la dépendance énergétique. Toutes valables. Mais ces risques sont déjà intégrés dans les cours à 17x les bénéfices. La question est de savoir s'ils justifient une décote de 32 % par rapport aux États-Unis. La réponse est non.

Les autorités allemandes viennent de réviser leur prévision de PIB 2026 à 0,5 %. Alarmant, certes. Mais les actions allemandes ne sont pas l'économie allemande. Les entreprises du DAX 40 génèrent 80 % de leurs revenus hors d'Allemagne. Siemens, SAP, BASF, Allianz — ce sont des entreprises mondiales cotées sur une bourse européenne. Le récit de la « croissance lente » les pénalise injustement.

Les banques européennes : enfin le bon timing

Les banques européennes méritent une attention particulière depuis plusieurs années, et le moment semble arrivé.

Les banques européennes se négocient à 6-7x les bénéfices. Les banques américaines se négocient à 12-14x. La décote était justifiée il y a cinq ans, quand les banques européennes avaient des marges nettes d'intérêt négatives et des bilans chargés de créances douteuses. Ce n'est plus le cas.

Le cycle de hausse des taux de la BCE a accompli ce que des décennies de réglementation n'avaient pas réussi à faire — rendre les banques européennes à nouveau rentables. Le produit net bancaire est à des sommets pluriannuels. Les ratios de fonds propres sont solides. Les dividendes augmentent. Et les actions sont toujours valorisées comme si nous étions en 2016.

BNP Paribas (BNP.PA) est le premier choix dans ce secteur. La plus grande banque française, diversifiée entre banque de détail, corporate et banque d'investissement, se négocie à environ 7x les bénéfices. BNP prévoit une croissance organique des ventes de 6 % pour 2026. Le rendement du dividende dépasse 5 %. Il s'agit d'une machine à composer à prix raisonnable.

ING Group (INGA.AS) est une autre valeur à surveiller. Modèle économique plus simple, plateforme de banque numérique solide et l'un des meilleurs ROE de la banque européenne. Se négocie à environ 6x les bénéfices avec un rendement du dividende supérieur à 6 %.

Le risque ? Si l'escalade au détroit d'Ormuz pousse le pétrole au-dessus de 120 $ et relance l'inflation européenne, la BCE pourrait devoir resserrer à nouveau sa politique, ce qui ralentirait le crédit. C'est le risque extrême à surveiller. Mais à 6-7x les bénéfices, beaucoup de mauvaises nouvelles sont déjà dans les cours.

Défense : le boom séculaire que personne n'avait prévu

Les actions de défense européennes ont été le meilleur trade sur les marchés actions UE depuis deux ans, et elles semblent avoir encore du chemin devant elles.

Les chiffres sont vertigineux. En 2025, Rheinmetall a progressé de 152 %, Leonardo de 93 %, Thales de 69 %. Les budgets de défense européens devraient croître de 6,8 % par an de 2024 à 2035 — dépassant les États-Unis (1,7 %), la Russie (3,2 %) et la Chine (3,1 %). Bruxelles vient de s'engager à hauteur de 131 milliards d'euros pour les achats de matériel de défense.

Rheinmetall (RHM.DE) est le leader. Son chiffre d'affaires devrait croître de 40 à 45 % en 2026, pour atteindre 14 à 14,5 milliards d'euros. L'entreprise fabrique des munitions, des véhicules blindés et des systèmes électroniques de défense — tous en forte demande. Le titre a connu une belle envolée, mais le taux de croissance le justifie. Cette position est tenue depuis 2024.

Leonardo (LDO.MI) est le deuxième choix dans la défense. La société italienne a dévoilé un plan à moyen terme visant à doubler ses bénéfices d'ici 2030. Son « Dôme Michel-Ange » — un système de défense aérienne similaire au Dôme de Fer israélien — pourrait changer la donne pour l'autonomie de défense européenne. Le titre a bondi de 9 % à l'annonce.

BAE Systems (BA.L) complète le trio défense. La plus grande entreprise de défense européenne par chiffre d'affaires, avec un portefeuille allant des sous-marins nucléaires à l'Eurofighter Typhoon. Moins volatile que Rheinmetall, davantage un composé régulier.

Le moteur structurel n'est pas seulement l'Ukraine. C'est la prise de conscience progressive dans les capitales européennes qu'elles ne peuvent plus compter sur les États-Unis pour leur défense. Ce basculement politique — de la dépendance à l'autonomie — va alimenter les dépenses d'acquisition pendant une décennie. Ce n'est pas un trade ; c'est un thème d'investissement séculaire.

Luxe : meurtri mais pas brisé

Le secteur du luxe a connu un début d'année 2026 difficile. Les actions LVMH et Hermès ont chuté de 10 à 20 % depuis l'escalade du conflit iranien en février. Deutsche Bank a réduit son objectif de cours sur LVMH de 14 %, à 620 euros.

Cette situation mérite attention sans précipitation.

LVMH (MC.PA) est l'étalon-or des conglomérats du luxe — Louis Vuitton, Dior, Hennessy, Bulgari. Le portefeuille de marques est sans égal. Mais l'environnement actuel est difficile : le tourisme chinois est en baisse (les tensions au Moyen-Orient détournent les flux touristiques), la vigueur du dollar nuit à la tarification du luxe européen aux États-Unis, et l'effet richesse des marchés financiers se fait moins sentir.

Bain et Altagamma projettent une croissance de 3 à 5 % pour les biens de luxe personnels en 2026. Convenable, sans être spectaculaire. À 22-24x les bénéfices, LVMH doit livrer au-dessus de cette fourchette pour justifier son multiple.

Hermès (RMS.PA) est un animal différent. Sa stratégie de production limitée crée une rareté artificielle qui maintient son pouvoir de tarification dans tout environnement. Hermès résiste historiquement mieux que ses pairs en période de ralentissement. Mais l'action se négocie avec une prime significative — au-delà de 40x les bénéfices — ce qui réduit la marge de sécurité.

Le scénario envisagé : si la situation au détroit d'Ormuz se résout ou se désescalade, les valeurs du luxe pourraient rebondir rapidement de 15 à 20 %. Deutsche Bank parle d'un scénario de « brusque retournement ». Des ordres à cours limité, placés 10 % sous les prix actuels sur LVMH et Hermès, permettraient de saisir cette opportunité si elle se présente.

Les secteurs à éviter

La tech européenne. SAP est une valeur solide, mais l'écosystème technologique européen ne peut pas rivaliser avec les États-Unis sur les infrastructures d'IA. Le boom du capex des hyperscalers est une histoire américaine.

L'automobile européenne. Volkswagen, BMW, Mercedes — toutes sous pression sur leurs marges du fait de la concurrence des véhicules électriques chinois et d'un affaiblissement de la demande. Les valorisations semblent bon marché (5-7x les bénéfices), mais pourraient être des pièges à valeur. Mieux vaut éviter.

Les utilities européennes. Incertitude sur la politique énergétique, risque réglementaire et situation au détroit d'Ormuz créant une volatilité des coûts d'approvisionnement. Pas la peine de s'y exposer quand on peut détenir des utilities américaines avec une exposition plus lisible au thème de l'alimentation électrique de l'IA.

Portefeuille UE type

Voici un exemple de construction de portefeuille européen, représentant environ 25 % de l'allocation totale actions :

  • BNP Paribas — position de 5 %, exposition cœur sur les banques
  • ING Group — position de 3 %, banque numérique + rendement élevé
  • Rheinmetall — position de 4 %, leader de la défense
  • Leonardo — position de 3 %, défense + systèmes de défense aérienne
  • BAE Systems — position de 3 %, composé régulier dans la défense
  • Siemens (SIE.DE) — position de 3 %, automatisation industrielle + IA embarquée
  • SAP (SAP.DE) — position de 2 %, logiciels d'entreprise, transition cloud
  • Liquidités réservées pour le luxe — 2 %

Poids UE total : environ 25 % des actions. C'est la pondération la plus élevée sur l'Europe depuis cinq ans. L'écart de valorisation, le vent portant de la défense et la reprise bancaire créent un triptyque rarissime.

La conclusion

Les investisseurs américains ont un biais domestique qui leur coûte des rendements. L'Europe n'est pas glamour. Les gros titres parlent de guerre, de crises énergétiques et de croissance lente. C'est exactement pourquoi c'est bon marché.

Une décennie à acheter des actifs que personne ne veut et à les revendre quand tout le monde les convoite confirme ce diagnostic. Les actions européennes en 2026 correspondent parfaitement à ce schéma. Le DAX à 17x les bénéfices, les banques à 6-7x, les entreprises de défense avec une croissance du chiffre d'affaires de 40 %+ — ce sont les chiffres qui font de l'investissement contrarian une stratégie viable malgré l'inconfort.

L'Europe surperformera-t-elle les États-Unis sur les 12 prochains mois ? Impossible à savoir. Mais ce n'est pas le bon critère. Il suffit que l'écart de valorisation de 32 % se referme partiellement. Même un réétalonnage partiel livrerait des rendements de 15 à 20 % à partir d'ici.

Et ce calcul est suffisant.

— Analyse de l'équipe averin.com

A
Ruslan AverinInvestisseur & Analyste de Marchés

Écrit sur l'allocation de capital, le risque et la structure des marchés.